Démocratiser les énergies sobres en carbone pour un développement compatible avec le climat en Afrique Centrale

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Pierre Panda

L’Afrique reste le continent le moins electrifié au monde avec seulement 42 % de sa population qui a accès à l’électricité.

En même temps, les scientifiques n’ont de cesse d’alerter sur les projections ahurissantes des changements climatiques et ses effets chaotiques à l’échelle de la planète. Ainsi, il est prévu une hausse de température de 3° à 7 ° c d’ici avant la fin de ce siècle. Et comme si cela n’était pas suffisant, des statistiques rapportent que « 9 millions de décès sont enregistrés par an de suite de la pollution de l’air et que 110 millions d’êtres humains sont exposés aux sécheresses et aux inondations de suite des changements climatiques »

Pire, la facture du changement climatique reste colossale : « En 2021, le coût mondial du changement climatique était estimé à 329 milliards de dollars par an (IDDRI) »

Comme le reste des pays en développement, l’Afrique paie et paiera le lourd tribut de la double crise énergétique et climatique mondiales, alors que sa part dans les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne dépasse pas les 4% conte 75% des pays dits ‘’ développés ‘’ De cela, la crise climatique imbriquée dans la crise énergétique est aussi fortement révelatrice de l’injustice économique planétaire !

L’homme reste le seul responsable du dereglement climatique mondial de par sa surconsommation des combustibles fossiles, son productivisme et ses pratiques devastatrices de l’environnement. « Le système énergétique actual rapproche l’humanité d’une énorme catastrophe » a récemment avertit l’ONU.

De tout cela, il va de soi que le modèle économique productiviste basé sur les énergies fossiles (le pétrole, le charbon, les produits de bois, etc) a montré son égoïsme, ses limites et ses ravages en ce qui concerne la préservation des écosystèmes et des équilibres naturels.

Dans ces conditions, les pays d’Afrique comme le reste de l’humanité demeurent buttés à deux défis plus ou moins interconnectés : la pauvreté énergétique et la crise climatique. En effet, une large majorité de la population africaine n’a d’autre choix que les ressources ligneuses (bois, charbon de bois) et reste privée d’un accès fiable aux sources d’énergies modernes et aux moyens de subsistance dignes. En Afrique Centrale, le taux d’électrification ne dépasse pas les 20% ; Pourtant, l’Afrique centrale regorge 149 GW (gigawatt) c’est-à-dire plus de la moitié (57% ) du potentiel hydro-électrique africaine (mediaterre) Force est cependant de noter que la production électrique en Afrique centrale ne répresente qu’un faible pourcentage de son impressionant potentiel énergétique.

Selon l’Agence Internationale de l’énergie, ‘’ 530 millions d’africains seront privés d’électricité d’ici 2030 ‘’ Qui sont et seront les exclus des services énergétiques modernes ? N’es ce pas les personnes démunies, les gagne-petit, les travailleurs informels, les menages démunis ?

Par ailleurs, l’humanité s’est engagée dans une trajectoire d’un système énergétique mondial plus vert, plus decarboné et plus sensible aux changements climatiques. Dans ce registre, l’accord climat de Paris visant à ramener la température mondiale à 1.5° c -2° c aura été une des batailles gagnées ; Cependant, les tergiversations des parties prenantes à cet accord risquent d’entraîner la défaite et ou de retarder la victoire face à la guerre du climat et de l’énergie qui menace l’humanité tout entière !

En effet, la question énergétique reste au cœur des enjeux climatiques planétaires et tous les pays du monde entier sont unanimes sur l’impératif d’engager et d’accélerer la transition vers un système énergetique et économique mondial bas carbone.

Depuis 2015, « une énergie accessible et propre  constitue l’un des objectifs de développement durable adoptés par les Etats du monde entier, avec comme cibles l’accès universel à l’énergie et l’augmentation du pourcentage mondial des énergis renouvelables »

En dépit de ces belles intentions, il est souvent observé des atermoiements ou une ambivalence de la part des pays dits ‘’ riches ‘’ plus grands émetteurs de gaz à effet de serre ‘’ quand il s’agit de mettre en œuvre leurs engagements de réduction des émissions de carbone et d’assumer leurs responsabilités historiques face aux changements climatiques et à leurs ravages dans les pays en développement. De ce fait, dans leur quête effrenée d’une super croissance économique (illimitée), les pays riches continuent à émettre d’énormes quantités de gaz à effet de serre tout en investissant massivement dans les renouvelables. Le mix énergétique tant proné conduira t-il vers les 100% renouvelables ou serait il un dindon de la farce pour maintenir les fossiles ?

De tout ce qui précède il est impérieux d’aplanir de manière effective les différents points de divergences concernant la mise en œuvre des engagements de réduction de l’empreinte carbone des systèmes économiques mondiaux ; cela permettra d’avancer sur l’objectif de limiter la température de la planète à au moins 2° c et de s’accorder sur la facture à payer par les pays riches pour soutenir les pays en développement à faire face aux changements climatiques tout en maintenant leurs faibles seuils d’émission de carbone. A ce sujet, le renouvellement de multiples engagements des pays industrialisés relatifs à la réduction des leurs émissions de carbone et ou des financements représentent un pas dans la bonne direction pour vu qu’ils soient suivis d’effets concrets.

En effet, dans les pays d’Afrique, à l’instar d’autres pays en développement, la question climatique n’est pas à priori perçue avec gravité comme étant une question transversale ; les priorités sont plutôt tournées vers les problèmes liés à la pauvreté, la faim et ou les services d’utilité publique de base (santé, écoles, eau potable, routes de desserte agricole, etc) Il y est souvent deploré les déficits des moyens financiers et technologiques nécessaires pour mettre en œuvre leur transition vers les énergies renouvelables alors que les promesses fantasmagoriques des milliards de dollars par les pays du Nord tardent à se matérialiser.

Pendant ce temps, les énergies fossiles (bois, charbon de bois, pétrole, etc) restent bon marché et largement disponibles et accessibles. Qui plus est, le lien entre ‘surconsommation des énergies fossiles’ et ‘changements climatiques’ n’est pas très clairement percu par une large majorité de la population dans plus d’un pays en Afrique. Pourtant, il est indéniable que la déforestation reste l’un de facteurs majeurs de changements climatiques à travers la planète. En RDC, par exemple, la collecte du bois-énergie participe à  20% à la dégradation de forêts et aux changements climatiques dans le pays (MEDD, 2016)

Dans les pays d’Afrique, les énergies renouvelables sont appréhendées à priori non pas comme un enjeu climatique ou environnemental majeur mais plutôt comme une énergie complémentaire ou de substitution pour des services de base dans les ménages (eclairage, cuisson, etc) Pourtant, les énergies renouvelables représentent un moyen d’épargner les femmes, les enfants des affections oculaires, respiratoires et de réduire les émissions de carbone ; Elles constituent une opportunité pour défier la pauvreté énergétique dans laquelle croupit des milliers d’habitants sur le continent africain.

Les pays d’Afrique ont tout à gagner à prendre conscience du lien entre ‘énergies sobres en carbone ‘ et ‘la securité et la responsabilité climatiques ‘ Certes, l’amélioration des moyens de subsistance, la rédistribution équitable des revenus, la justice économique ou la lutte contre la pauvreté demeurent des priorités pour nombre de pays d’Afrique centrale voire des pays en développement où l’indice de développement humain reste plus bas. Quoiqu’il en soit, il convient de prendre conscience de ce que ‘pauvreté’ et ‘accès à l’énergie ‘ sont intimement liés et que l’accès à l’énergie tout comme la securité climatique constituent un des facteurs  du développement socio économique qui ne sauraient être relégués à l’arrière-plan des investissements et des budgets publics !

Un processus de développement socio économique sans empreinte carbone massive serait il un leurre pour l’Afrique ?

Les ambitions des pays d’Afrique pour accélerer leur croissance économique sont légitimes : Néanmoins, dans la mesure du possible, il serait bénéfique de s’assurer d’embrasser un processus de croissance économique orienté vers la sortie des fossiles et ou sensible aux renouvelables ; Cela permettrait d’éviter aux pays d’Afrique de marcher sur les pas du consumérisme énergétique occidental gourmand et écologiquement irresponsable. 

Autrement, une trajectoire africaine de croissance économique fondée sur les énergies fossiles serait synonyme de l’exploitation massive, irrationnelle des ressources naturelles, la dégradation de forêts, des écosystèmes, l’exarcerbation des conflits fonciers, des inégalités socio économiques et des répercussions climatiques néfastes ( les sécheresses, les inondations, la faim, la résurgence des maladies infectieuses, les migrations écologiques, etc)

Il convient de mentioner que le maintien des faibles niveaux d’émissions de carbone et ou la réduction de celles-ci dans les pays d’Afrique passe aussi par l’exploitation rationnelle et durable des ressources naturelles. Il sied de rappeler ici que l'Afrique détient une part importante des réserves minérales mondiales nécessaires pour la transition énergétique.

Si les forêts du bassin du congo, l’un des poumons de l’humanité doivent être preservées, il est urgent de prendre des mesures courageuses et ambitieuses pour substituer les énergies vertes et durables au bois-énergie !

Etant donné les niveaux élevés de paupérisation des populations dans les pays d’Afrique, il peut être utile pour les programmes climatiques et énergétiques de s’arc-bouter sur les mesures collectives anti-pauvreté existantes et ou envisageables.

Le monde entier est dans une impasse énergétique ; Et pourtant, les énergies renouvelables constituent l’un des moyens de restaurer la justice énergétique et de réduire significativement les émissions mondiales de carbone. Ces dernières années, les énergies renouvelables ont connu une expansion technologique et économique sans précédent. L’Afrique régorge de nombreuses et riches potentialités pour le développement des énergies renouvelables (les bio énergies, l’énergie solaire, la micro hydraulique, la géothermie, l’énergie éolienne, etc) Ces potentialités devraient être rationnellement valorisées et exploitées dans les différents pays.

C’est de cette façon que des solutions à l’épineuse question de l’élargissement de l’accès aux services énergétiques modernes hors produits pétroliers ou ligneux peuvent être explorées et inventées.

Les pays d’Afrique pourraient aussi compter sur leurs précieuses ressources naturelles (forestières, etc) en tant qu’un des atouts de leurs leviers d’atténuation des émissions de carbone et ou d’adaptation aux changements climatiques. A ce sujet, il y a lieu de mentionner le massif forestier tropical du bassin du congo avec sa capacité à séquestrer de manière significative les émissions de gaz à effet de serre et à offrir des opportunités de moyens de subsistance aux populations riveraines. Dans ce cadre, le soutien des pays developpés en faveur des pays d’Afrique, accablés par la pauvreté énergétique et le fardeau des conséquences des changements climatiques reste vital en vue de leur permettre de construire leurs capacités à mettre en œuvre leurs contributions prévues déterminées au niveau national, à maintenir et poursuivre un processus de développement socio économique bas carbone et résilient aux changements climatiques. Et pour ce faire, les mécanismes d’appui  liés à l’accord climat de Paris et les différents canaux de financement climatique (fonds vert pour le climat, fonds pour les pertes et dommages, etc) ont un rôle majeur à jouer.

De cela, le soutien renforcé des pays du Nord reste indispensable pour aider les pays du sud à opérer des choix techno énergetiques bénefiques à leurs populations et plus appropriés à leurs contextes socio économiques.

En effet, ces dernieres années ont vu le développement de diverses technologies d’énergies renouvelables (kits solaires pour diverses applications, centrales solaires, valorisation énergétique de déchets, les éoliennes, l’hydrogène, etc) Ces technologies, particulièrement les kits solaires mobiles (lampes solaires, etc) ont fortement pénétré et conquis le marché dans beaucoup des pays d’Afrique ; Néanmoins, ils ne sont pas encore à la portée des toutes les bourses.

Par-dessus-tout, il s’observe que les gouvernants ont tendance à privilégier les projets de grandes infrastructures énergétiques (cas du barrage d’Inga en RDC) qui souvent profitent essentiellement aux industries ou entreprises alors que les nano systèmes énergétiques seraient susceptibles de bénéficier à une plus large majorité des populations démunies !

L’inclusion énergetique reste un défi immense pour nombre de pays d’Afrique ; La plupart de ces pays ont ratifié l’accord climat de Paris et formulé leurs contributions prévues déterminées au niveau national (CPDNs) Aussi, ils se sont dotés de politiques publiques dédiées à la transition énergétique et ou l’amélioration de leur desserte énergétique au niveau national. Nonobstant ces engagements, le déficit du budget public alloué aux énergies renouvelables, la faible volonté politique, l’attrait des profits des énergies fossiles et la faible prise de conscience collective du bien-fondé des énergies vertes demeurent des sérieux défis pour la transition énergétique vers les renouvelables en Afrique Centrale.

Face à tous ces défis, il serait profitable d’explorer et d’inventer les moyens innovants, durables de financement de la transition énergétique et d’adaptation climatique et faire de l’action climatique un des moteurs de développement en Afrique.  Le récent engagement des Etats africains lors du sommet climat de Nairobi à atteindre 300 GW d’énergies renouvelables en 2023 ainsi que l'engagement des Nations lors de la COP 28 à Dubaï à abandonner les combustibles fossiles pour ramener la température à 1.5°c représentent des étapes louables et un pas dans la bonne direction pour vu que les ressources financières et des actions concrètes suivent.

Accroître les investissements publics et privés serait une des stratégies fructueuses pour augmenter significativement la part des énergies renouvelables dans le système énergétique des pays d’Afrique centrale. Il est également important de sensibiliser les petits entrepreneurs sur le potentiel des énergies renouvelables en tant qu’opportunités d’affaires.

Une synergie d’efforts entre les pouvoirs publics, les gouvernants, le secteur privé, les investisseurs, les entrepreneurs, les scientifiques, les organisations de la société civile reste decisive pour accélerer la mise en œuvre des programmes d’adaptation climatique et d’expansion des systèmes énergétiques bas carbone pour tous. C’est dans cette optique que s’inscrit le mandat du Réseau d’Afrique Centrale pour les énergies renouvelables (RACEN) qui consiste à promouvoir l’expansion des énergies renouvelables, l’économie d’énergie, l’efficacité énergétique ainsi que l’accès équitable à l’énergie renouvelable pour un développement à faible émission de gaz à effet de serre et résilient aux changements climatiques à l’échelle de l’Afrique centrale. Le RACEN a vu le jour en 2016 à Kinshasa au cours d’un colloque sous- régional qui avait regroupé les répresenants des ONGs, les entreprises sociales, les universités et les entités étatiques provenant des pays d’Afrique Centrale.  Depuis lors, le RACEN s’est doté des groupes de travail thématiques ci-après :

(1)  Energie, habitat & besoins de base

(2)  Energie, business, entreprise & industrie

(3)  Energie & besoins modernes de ménages

(4)  Energie & Santé

(5)  Energie & Education

(6)  Energie & Agroalimentaire

(7)  Energie & mobilité

Face aux contraintes budgétaires énormes qui entravent la mise en œuvre des ses activités, le Réseau reste ouvert aux partenariats, collaborations et soutiens en faveur de son plan d’action dedié aux solutions climatiques et énergétiques durables à l’échelle de l’Afrique Centrale.

Pierre PANDA

Coordonnateur Régional ; RACEN

E : racencentralafrica@gmail.com